jeudi 10 janvier 2013

Un vrai coup de coop









"-Quelqu'un sait-il si nous avons du basilic?"
"-Non, je ne crois pas, mais vous devriez pouvoir en trouver chez Trucmuche."
Ou:
"-Tom peut-il venir à l'accueil?"
Ou bien encore:
"-Un cariste est attendu dans la zone de shipping!"

Les hauts-parleurs de Park Slope Food Coop ont beaucoup de conversation.  Ils ne cessent d'émettre, même. Comme dans toutes les grandes surfaces, ils passent des messages. Mais dans ce magasin, ils servent aussi à discuter, à faire des commentaires.


Je les écoute en déchargeant des cartons de viande. Depuis hier, je suis membre de ce magasin d'alimentation coopératif, le plus grand des États-Unis avec 15 000 adhérents et 39 millions de dollars de chiffre d'affaires par an. Park Slope Food Coop est née en 1973 dans un quartier de Brooklyn alors peu prisé, devenu un repaire de bobos à poussettes.


On ne m'a pas larguée sur le terrain comme ça. Trop dangereux. J'ai d'abord suivi une préparation de deux heures - la "Orientation session": une présentation de la coop en groupe. Et comme Tonio, ma moitié, est aussi membre (il est obligé, et doit travailler de même) étant donné qu'il va aussi avoir le privilège de faire son marché à la Food Coop), il assistait également à la grand' messe.

Julie, "member owner", adhérente propriétaire, a accueilli sa quinzaine de nouveaux "members owners" ("ce magasin c'est le mien, c'est le tien") avec énergie. Ton positif, la clarté dans la décontraction, de l'auto congratulation (on n'est jamais mieux servi...), horaires tenus, on est pro même si on n'est pas payés, et on est tous formidables. A l'américaine.
Chacun se présente malgré l'étiquette à son nom collée sur le sein gauche. "Je suis venue pour la qualité des produits et pour les prix." Emma, David ou Maria, qu'on soit coloc de 20 ans ou parents de 40 ans, on est tous là pour à peu près la même chose: de la bouffe bio (pas négligeable dans un pays où les doses de pesticides font froid dans le dos), à 50% ou 20% moins chère. Des prix qui ressemblent enfin à ceux que nous connaissions à Rennes.

Là où les autres grandes surfaces pratiquent des marges de 50 à 100% pour payer leur personnel, leur stockage, Park Slope Food Coop ne dépasse pas 21%. Grâce à qui? Grâce aux membres bénévoles (mais payés en bouffe bon marché) qui font tourner la boutique.

Alors, pour faire travailler 15 000 clampins pas formés, il faut être drôlement organisé. En tout cas, savoir organiser le bordel ambiant. Sans s'énerver. Ça, c'est le don des chefs des "members owners", aidés par 65 salariés quand même.

La rentabilité des équipes est très aléatoire. De toute façon, ce n'est pas prioritaire. Chacun, à son rythme, remplit les tâches que lui assigne son chef de groupe. Certains passent beaucoup de temps à discuter avec les clients de la qualité d'une brioche à la française ou à donner une recette de pot-au-feu. Pas grave, on est nombreux, et de toute façon, les clients sont aussi des "members owners" qui donnent aussi du temps, deux heures trois quarts toutes les quatre semaines, au système.
Du coup, personne n'engueule personne, malgré des allées trop étroites où se cognent les caddies et les chariots des équipes de travailleurs, malgré les oublis, les manques: "Je ne vois plus d'épinards. On en a encore?", demande un client à un pote de coop en train de bosser.

Moi, perso, ce matin, j'ai remis de l'ordre dans le rayon de poulets kasher sens dessus dessous et j'en ai remontré à un plus ancien qui avait confondu les poitrines de poulet rôties avec les non-rôties. Pas peu fière.

Au sous-sol se planquent les gentils membres qui préparent les aliments: les noisettes, arrivées en vrac, sont reconditionnées en petits paquets; le fromage en meule, découpé en portions consommables; les fruits secs, partagés. La coopérative ne conserve pas sa bouffe en entrepôts dans le New Jersey voisin, comme le font tous les magasins de New York, étranglés par le manque de place. Ici, le stockage est au sous-sol et, comme le souligne Julie avec conviction, "les carottes mises en rayon n'ont pas déjà plusieurs jours de container, mais ont probablement été ramassées la veille dans une ferme", à une heure ou deux de la ville.
Au sous-sol, conditionnements de fromages, fruits secs...
D'autres foodcoopérants gardent les enfants des acheteurs au childcare, tiennent les caisses (je vais demander à faire ça, après), procèdent à l'inventaire ou remplissent de la paperasse au bureau.

Moi, en attendant, je tente d'y voir clair entre le "tenderloin" de boeuf, les cuisses de dinde, et les gigots d'agneau. "Je ne suis vraiment pas très viande", soupire mon voisin, dégoûté par les paquets de barbaque. "Quand on y réfléchit, ce gigot, c'est VRAIMENT une patte de mouton!" Bon, je compatis pour la forme et pour me faire des copains, mais moi, en vrai, je m'en fiche un peu. J'étais en train de jauger l'allure du gras sur le beaf. Et de me dire qu'il avait vraiment une bonne tête.

10 commentaires:

  1. Super ton article !
    L'intégration continue petit à petit. Je suis impatiente de pouvoir aller faire des courses dans votre magasin !

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  2. Je viens de decourvir ton blog.. extremement intéressant! Merci!

    Clara of NY as well

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  3. Formidable : Claire épicière à Brooklyn . On aura tout vu .

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  4. J'adore le principe! (et je suis ton blog depuis quelques temps maintenant!). Sais tu s'il est facile d'yu rentrer? Je débarque à New York fin avril avec mon mari et ma fille et j'avoue que cela me tenterait bien pour rencontrer du monde et me sentir moins seule!
    A bientôt

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  5. Bonjour Nous 3 à New York,
    merci pour ta fidélité. Il n'est pas difficile d'entrer à la Food Coop. Il faut assister à une présentation (orientation session, inscription sur le site de Park Slope Food Coop, dans la section "join the coop"). Puis t'inscrire, payer 25 dollars par adulte d'adhésion et 100 dollars de souscription par adulte (rendus à la fin de ton adhésion). Ensuite, il faut travailler 2h45 toutes les quatre semaines à la coop. Et voilà. Il est vrai que c'est une super façon de rencontrer des gens. Bonne chance, tiens-moi au courant.

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  6. Merci beaucoup Claire!
    A très bientôt! A un apéroblog peut être?

    Aurélia

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  7. avec plaisir. j'ai essayé mais jamais libre. la prochaine j'espère.

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